Médiation matérielle : les Livres d’heures noirs
Au cœur de dark waters se trouve un ancêtre inattendu : les Livres d’heures noirs, un type rare de livre de prières produit à Bruges à la fin du XVe siècle. Ces manuscrits sont constitués de parchemin entièrement teint en noir, enluminé à l’aide d’encres métalliques dont la surface scintillante semblait donner vie au contenu dévotionnel, particulièrement à la lueur vacillante des bougies. « Habiller » à la fois le corps et le livre du même somptueux noir de Flandre, en vogue à la cour de Bourgogne, constituait autant un geste social que spirituel : l’intensité du noir était en elle-même un signe de prestige et de profondeur.
Les sept exemplaires qui nous sont parvenus préfigurent de manière frappante les écrans noirs contemporains : un fond noir d’où émane la lumière, un format destiné à être touché et une surface qui ne se contente pas d’encadrer le contenu, mais qui l’intensifie. Alors que les manuscrits noirs étaient des objets précieux, utilisés à l’occasion de circonstances particulières par quelques membres seulement de la noblesse bourguignonne, leurs équivalents numériques se trouvent aujourd’hui dans toutes les poches et sont consultés d’innombrables fois par jour. Pourtant, la disponibilité permanente de l’écran n’a pas conduit à des formes d’engagement plus profondes, mais plutôt à des usages de plus en plus superficiels, souvent décrits comme du doomscrolling, des fils d’actualité sans fin ou, tout simplement… du temps perdu.
Attention mise en scène : les livrets d’opéra
Dans l’obscurité d’une salle d’opéra, avant le début d’un spectacle, un autre objet médiateur est utilisé pour favoriser l’immersion du public dans l’œuvre : le livret.
Contenant traditionnellement les paroles, des éléments visuels et le contexte de l’œuvre musicale, les livrets introduisent l’univers d’une production et éveillent l’attention des spectateurs. Les consulter à nouveau par la suite permet également de prolonger l’expérience au-delà de l’événement lui-même. Ils deviennent à la fois un souvenir et une miniature de la représentation, matérialisée sur papier. Comme les Livres d’heures noirs, ils transforment un objet que l’on tient en main en un portail vers l’immersion.
Les livrets qui ont inspiré l’application myDARKwaters datent des années 1980 et proviennent de La Monnaie à Bruxelles, à une époque où le directeur Gerard Mortier a transformé ce format, jusque-là réduit à de simples feuilles de programme utilitaires, en objets spectaculaires à part entière.
Conclusion
Les Livres d’heures noirs, les livrets de La Monnaie et les écrans noirs d’aujourd’hui partagent certainement bien plus qu’une simple surface : à travers cinq siècles, les médias tactiles immersifs ont cherché à ancrer l’attention et à intensifier matériellement leur contenu. Ce faisant, ils deviennent des seuils vers d’autres paysages mentaux.
Tous les matériaux exposés, ainsi que les réflexions qu’ils ont suscitées, ont nourri le processus créatif de myDARKwaters. Poursuivez l’expérience avec l’application via mydarkwaters.com, ou découvrez sa version imprimée sous forme de livre, posée sur la table.
Une sélection de Marie Hartmann.
